2025 a été une année de deuils. Malgré quelques lueurs tamisées – la première moitié avec Miyo, les chutes du Niagara, un séjour à la campagne réparateur, le mariage de ma sœur avec l’homme de sa vie et le mariage de mon frère avec la femme de la sienne – c’est le brouillard du deuil, gris et épais, qui a accaparé l’espace.
De certaines choses je me suis séparée de mon plein gré, et c’est mieux ainsi. D’autres pertes j’ai eu plus de mal à accepter. La plus grande perte a été, de loin, le décès de Miyo. Cependant, vendre la maison familiale au cours d’un long processus, la vider de son contenu, petit à petit, la voir devenir de moins en moins habitée au fil des mois, a apporté son lot de chagrins.
Cela fait un petit temps que j’ai mon propre chez-moi, mais je passais encore beaucoup de temps dans la maison de mon enfance. Elle a abrité une famille nombreuse pendant si longtemps qu’elle a fini par développer une certaine sentience : chaque pièce était remplie d’une présence qui lui était propre, absorbant les larmes versées, gardant les secrets, résonnant de nos silences, contenant nos rires.
Quand j’y retourne dans ma tête, tout est clair : ma chambre et son papier peint jaune pâle ; la chaise de bureau usée où je me suis assise maintes fois, les pieds sur les caisses pleines de manuels scolaires, de classeurs et de dictionnaires ; les rideaux bleu nuit faits maison et la fenêtre avec vue sur notre modeste jardin ; les rues qu’on aurait pu traverser les yeux fermés ; les choses devant lesquelles on passait et auxquelles aujourd’hui on aurait souhaité prêter davantage attention.
Tout ce tri m’a fait me replonger dans de vieux dessins, albums photos, et lettres.
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Dans une vieille boîte à chaussures Hush Puppies, j’ai retrouvé l’enveloppe en papier kraft avec les petits mots que mes amies et moi nous échangions en classe, deux carnets d’amitié, un livret de jeux fait main, un échauffement sportif inventé, et des lettres de ma famille et de telle ou telle amie. Son essentiel, c’est cependant les lettres de ma meilleure amie d’alors, rencontrée à 8 ans, datant de l’époque de nos 10 à nos 13 ans.
Nous passions nos récrés ensemble, avions de longues conversations téléphoniques chaque jour, communiquions par sms à l’occasion, et nous invitions.
Notre dépendance l’une à l’autre était excessive, mais je n’ai jamais tenu de journal intime de façon constante : nous étions les journaux l’une de l’autre – un lieu sûr où déposer les questions qui nous taraudaient et nos émotions fortes.
Sur ces pages, on déversait nos ressentis par rapport aux devoirs, aux profs, à nos meilleures ennemies, à nos cheveux qui ne poussaient pas aussi vite que voulu. Parfois on nous faisait nous sentir inadéquates, parfois c’était nous les méchantes mais, même dans ces moments-là, il y avait énormément d’innocence dans la façon dont nous formulions nos pensées et interprétions les situations.
Les lettres étaient aussi une chance de s’extasier sur ce béguin-ci, celui-là, le camarade de classe qui selon elle m’a lancé un regard montrant qu’il était vraiment « <3 » de moi mais dont je faisais mine d’ignorer l’attention. Quelle histoire raconterais-je aujourd’hui, si j’avais été moins studieuse et si cette correspondance n’avait pas occupé une place si centrale dans ma vie ? Je me demande ce qui se serait passé, si je lui avais dit qu’il me plaisait aussi – ou cet autre presqu’amour dont je me souviens aussi toujours du nom complet, et d’autres détails ; comment cela m’aurait façonnée.
L’amour romantique nous inspirait à la fois fascination et terreur, tout comme la perspective de devenir une femme. Mon amie relate, ici, sa virée dans une boutique pour dames avec des vêtements à sa taille où elle a essayé une minijupe mais s’est vite sentie gênée par le regard du vendeur et son commentaire à la sortie de la cabine d’essayage ; là, son dégoût du baiser entre un garçon et une fille dans un placard et sa honte quand sa mère l’a surprise en train de regarder cette scène de film.
Nous avions une peur bleue des règles auxquelles on donnait comme nom de code « les R », ou « les cheveux bruns » quand on parlait – peur que les pubs pour tampons exacerbaient, peur de l’annoncer à nos mères le jour fatidique. Nous guettions les premiers signes et plus tard, une fois réglées, nous nous inquiétions quand elles tardaient à arriver.
En tant que jeune fille, mes complexes et réflexions sur mon corps étaient drôles : je n’aimais pas mes coudes pointus, ma clavicule trop visible, ne comprenais pas pourquoi mes genoux partaient dans des directions opposées quand je m’asseyais. Ma conscience de moi était mêlée d’une curiosité à propos de la mystérieuse anatomie humaine, comment tout est articulé. C’est plus tard que les insécurités se sont intensifiées et se sont laissé alimenter par les comparaisons avec les autres.
Des pensées profondes étaient émaillées de descriptions légères du quotidien (essayer un gloss à lèvres pour la première fois, tester différentes coiffures et se déguiser par ennui, regarder Sept à la maison, se demander qui gagnerait l’Eurovision).
On aimait beaucoup jouer à l’élastique jusqu’à ce qu’on n’aime plus. On adorait jouer aux Loves – calculer la compatibilité entre toi et un autre élève en utilisant vos noms. Diddl faisait fureur. C’était aussi l’époque de Mobiclic, Minnie Mag qui devint W.I.T.C.H. mag, et d’autres choses qui aujourd’hui n’existent plus. Et tout cela co-existait avec les conséquences de la mort de mon père, le 11 septembre, l’entrée en circulation de l’euro…
La plupart des lettres venaient de Bruxelles, d’autres d’Espagne où elle passait ses vacances. Certaines étaient envoyées par la poste, d’autres données en mains propres. Certaines étaient écrites sur du ravissant papier à lettres, d’autres sur des feuilles à carreaux. Beaucoup étaient écrites à la main – et se clôturaient par la formule enjouée « Big Bisous Bien Baveux », d’autres tapées à la machine avec des polices fantaisistes. On parfumait certaines lettres ; d’autres arrivaient avec des cadeaux (par exemple, une lettre arbore une fleur maintenant fanée, attachée avec du Scotch), mais c’étaient les lettres elles-mêmes les vrais cadeaux.
On y mettait tellement de cœur, prenant soin de les rendre jolies, les recouvrant elles et leurs enveloppes d’autocollants avec des phylactères ajoutés, de dessins, etc. On y incluait des images imprimées ou encore des découpages de magazines, un rébus, que sais-je encore. On leur consacrait du temps, malgré nos activités parascolaires et tout le reste.
M’immerger dans ces lettres à 34 ans, c’était comme me retrouver dans un endroit douillet et protégé. J’ai trouvé tout cela terriblement attendrissant: les contradictions; l’honnêteté ; les bêtes disputes pourtant sources de cauchemars ; l’expansivité – on ne se lassait pas de déclarer notre amitié l’une à l’autre (« t’es ma meilleure amie du monde entier », « Ma meilleure meilleure [points de suspension sans fin] amie du monde à 100% ») ; l’écriture instable, notre manie de mettre des ronds plutôt que des points sur nos i, d’utiliser des marqueurs et stylos de toutes les couleurs, de nous entraîner pour trouver notre signature ; le langage hyperbolique, la surutilisation des mots tout en majuscules, des soulignements, des points d’interrogation et d’exclamation ; les fautes d’orthographe.
Certaines m’ont fait rire, d’autres m’ont embué les yeux. Avec les « pattes » de la table que son père a cassée, mon amie me raconte dans une lettre, elle s’est construit une cabane avec sa lampe, une radio, des livres, et mes lettres. Et, plus d’une fois, elle a relu mes lettres. Je me sens émue de savoir que mes mots apportaient un tel réconfort à quelqu’un. J’ai envisagé de citer, mot pour mot, des passages particulièrement mignons ou poignants, mais cela m’aurait fait l’effet d’une promesse rompue envers mon amie qui imaginait des ruses pour cacher les lettres à ses parents trop curieux et d’une invasion du monde précieux que ces deux filles s’étaient créé.
Les lettres écrites des années plus tard je les gardais dans un porte-lettres accroché à mon étagère. Je me souviens aussi qu’on bavardait sur des plateformes de messagerie instantanée à présent obsolètes et ai retrouvé une correspondance par mail datant de mon avant-dernière année à l’école secondaire jusqu’à mon entrée à l’université. Tout cela ne me donne cependant pas une aussi grande montée de nostalgie que les lettres de la boîte à chaussures.
On rêvait d’accélérer nos vies tout en redoutant le futur. Dans une lettre, elle exprime à la fois sa tristesse par rapport aux années qui filent et nous laissent moins de temps pour nous voir, vivre, être avec nos parents, et son enthousiasme pour ce que les adultes ont le droit de faire – conduire, se maquiller, changer… Qu’est-ce qu’on fera plus tard, se demande-t-elle, comment sera-t-on, aurons-nous des enfants, comment les appellerons-nous, avec qui se mariera-t-on, où vivra-t-on ?
Après avoir relu les lettres et les avoir remises dans la boîte, j’ai ressenti le besoin d’un peu plus de temps avec ces deux-là. On avait 13 ans quand 30 ans sinon rien est sorti, un de mes films-doudous préférés auquel je me surprends à penser en écrivant ces lignes. Ne serait-ce pas amusant de vivre l’équivalent en vrai pour un jour ou deux, seulement en sens inverse : se réveiller en tant que ton toi préado avec les leçons de vie durement gagnées et l’autocompassion que tu as aujourd’hui ? J’aimerais pouvoir serrer mon moi plus jeune dans mes bras, lui dire que, même si notre vie n’est pas ce dont elle rêvait, pas encore, c’est une belle vie et on va bien.
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Le printemps a fait son entrée tant attendue, nous accordant des matins plus clairs et des nuits qui commencent à grignoter le jour un peu plus tard.
Il y aura d’autres jours gris et froids au cours de ces mois plus cléments, alors j’ai des fleurs printanières colorées pour me donner de l’entrain quand ces jours viendront. Je ne reçois plus d’adorables lettres accompagnées de cadeaux faits main, mais ma vie est remplie de bénédictions, certaines inespérées, et puis nous avons la chance de pouvoir nous offrir nous-mêmes des cadeaux.
L’éternel cycle des au revoir et des bonjours continue. N’oublions cependant pas les entre-deux et ces choses qui nous aident à traverser le changement des saisons, les jours ensoleillés et nuageux, car ce sont eux qui constituent la majeure partie de nos vies. Après les affres de l’hiver, le printemps semble nous dire : il y a encore tant à vivre.

Texte tout empreint de nostalgie et d’espoir. Magnifique 🌺