35 ans

35 ans

35 ans 2330 2330 Surya Ohara

Le 17 mai 2001, mon père a rendu son dernier souffle. 9 jours plus tard, je soufflais mes 10 bougies. Je regarde à nouveau cette photo de la fête d’anniversaire deux jours après : me voici dans une tenue vert pâle Winnie l’ourson, un chouchou grenouille retenant mes cheveux en une queue de cheval basse, un sourire triste mais vrai sur le visage quelques secondes avant que le cierge magique sur mon gâteau à la crème glacée ne s’éteigne. Encore une petite fille, en somme, dont le vœu le plus cher était, mis à part un lapin aux oreilles tombantes, que son papa revienne.

Chaque 26 mai, l’enthousiasme se mêle à un certain sentiment de culpabilité à l’idée de célébrer ma naissance. Alors que l’anniversaire de la mort de mon père approche, mon anniversaire sur les talons, je me rappelle que je suis là et que lui n’est plus. Traditionnellement, dans notre famille, quand on dresse la table lors du Réveillon de Noël, on laisse une chaise vide pour accueillir tout invité mystère, tout « voyageur perdu » qui pourrait arriver. Même si on ne le fait pas pour les anniversaires ou d’autres occasions, j’aimerais croire que parmi nous il y a toujours un siège imaginaire en plus pour mon père, qu’à chaque fois c’est lui le voyageur perdu.

J’ai vécu beaucoup plus d’années sans lui qu’avec lui. Et pourtant, il a façonné ma vie au-delà de toute mesure, et je pense qu’on ne se remet jamais vraiment de la perte d’un parent survenue dans sa jeunesse. Mon papa se rendait fréquemment au Laos, son pays natal, pour le travail, mais je ne lui en voulais pas pour ses absences. Nos retrouvailles étaient comme de grandes fêtes : il revenait, une valise pleine de cadeaux d’oncles et de tantes, et rien que le voir était assez pour que la joie m’envahisse. Pendant longtemps, j’ai comblé les lacunes dans notre histoire par une version idéalisée de lui. Bien après son décès, j’ai continué d’apprendre à le connaître en un sens, prenant lentement conscience de ses côtés moins héroïques, plus humains, acceptant enfin les réponses manquantes.

Aujourd’hui, 25 bougies supplémentaires plus tard, je commence le premier chapitre de la seconde moitié de ma trentaine. J’ai du mal à réaliser que je suis maintenant plus proche de la quarantaine que de la vingtaine. Où est passé le temps ?

Enfant, je croyais ce qu’on m’avait dit : que les cheveux blancs prématurés était un signe d’intelligence. Je me sentais alors triomphante quand un cheveu blanc apparaissait et je l’arrachais, tout simplement. J’ai depuis arrêté de compter et ne me sens plus victorieuse, ou plus intelligente. Je n’ai pas le sentiment d’avoir gagné en sagesse non plus. C’est pourquoi cette publication ne porte pas un titre du genre « 35 choses que j’ai apprises en 35 années de vie sur terre », bien que j’adore les articles sous forme de listes.

Certaines choses n’ont, cependant, pas changé : les glaces restent un de mes péchés mignons de prédilection. De plus, je reste submergée par la timidité à mon anniversaire, même en compagnie de personnes que je connais depuis toujours. Un passage auquel je peux m’identifier, tiré de l’histoire « Cold Pastoral » (« Froide pastorale ») de la collection The Opposite of Loneliness (Le Contraire de la solitude) de Marina Keegan, me vient à l’esprit : « Je me souviens qu’enfant je trouvais cela extrêmement difficile de déballer mes cadeaux parce que la théâtralité requise était trop épuisante. »  C’est réconfortant de savoir que je ne suis pas seule, que même des gens habitués à entrer dans une pièce avec tous les yeux rivés sur eux peuvent vivre ce sentiment : dans une interview de 1986 avec Joe Smith, Joni Mitchell confie « Je n’aime toujours pas vraiment être le centre de l’attention à mon anniversaire. Je préfère Noël qui est une fête pour tout le monde. »

L’âge de 35 ans est largement considéré comme un tournant pour les femmes, alors que le déclin de notre fertilité s’accélère. À côté des changements hormonaux, métaboliques et d’autres sortes, beaucoup d’entre nous se retrouvent face à des choix de vie importants : Devrais-je faire congeler mes ovocytes ? Devrais-je créer un compte épargne-pension en plus de mon compte d’épargne ? Devrais-je acheter une maison dans laquelle je ne me vois pas vivre sur le long terme ou continuer de louer cet appartement provisoire en attendant de trouver ma demeure rêvée ?

Si tu es comme moi, tu es plus enclin à taper dans le moteur de recherche « où se cachent les abeilles en hiver » ou, disons, « où partent les canards quand les lacs gèlent » pour apprendre des faits amusants, plutôt qu’à chercher des moyens d’accroître ta richesse matérielle ou ton influence. Quand on se construit une vie, comment trouve-t-on un juste milieu entre pragmatisme et fantaisie ? Quelle place devrait-on accorder à nos rêveries ?

Bien que nous soyons encore loin d’être vieux-vieux, nous ne sommes plus de jeunes adultes. C’est peut-être cette prise de conscience qui fait paraître ces choix plus lourds de conséquences qu’ils le sont déjà : si on faisait tout foirer, on ne s’en sortirait pas comme avant. Ou peut-être est-ce la détermination de ne pas nourrir la douleur et même le traumatisme qu’ont engendrés les décisions qu’on regrette à présent, comme d’avoir accepté ce travail ou cette relation contre lesquels notre intuition nous mettait en garde, que sais-je ; la détermination de rendre l’avenir incertain un peu moins effrayant.

Les piles de carnets vierges et de livres non lus, les écrits entamés mais inachevés, les projets inaboutis, amènent d’autres questions auxquelles on se met à réfléchir, non sans une pointe d’angoisse : Réussirai-je à réaliser ce que je souhaite accomplir dans ma vie ? Deviendrai-je un jour celle que j’aspire à être ? En même temps, il y a ce sentiment de possibilité, cet espoir, que je m’efforce de ne pas perdre. Il se pourrait que ce soit en réalité ces peut-être qui nous conduisent à enfiler les jours, tels des perles, pour en faire une vie. Ces petites décisions qu’on prend, un moment après l’autre, sont peut-être tout aussi importantes que les grandes décisions.

Certains d’entre nous semblent traverser de nombreux cycles de destruction-reconstruction et ont besoin de toucher le fond pour remonter, abordant la vie sans compromis. D’autres semblent n’avoir besoin que d’effleurer le désespoir du bout des doigts plutôt que d’y macérer jusqu’à en avoir la nausée. Peu importe nos schémas jusqu’à ce jour, je crois que nous pouvons changer, que notre identité n’est pas figée. Cela a du sens de dire qu’à 35 ans on se connaît mieux qu’à 25 ans pour avoir passé plus d’années en notre propre compagnie. Toutefois, il reste tant de choses que nous ignorons – sur nous-mêmes et sur le monde – ce qui est une bonne chose, je trouve, m’accrochant encore aux possibles.

J’aimerais pouvoir dire que je suis aujourd’hui moins soucieuse de plaire à tout le monde mais je ne pense pas que nous puissions nous défaire complètement de tout attachement à ce que les autres peuvent bien penser de nous – et ce n’est d’ailleurs pas souhaitable. Peut-être qu’en vieillissant nous avons simplement moins de temps à perdre. Ou alors nous sommes plus sélectifs par rapport aux choses que nous autorisons à prendre notre temps.

Cela m’amène à l’idée et à la pratique de prendre soin de soi, d’équilibrer une attention portée sur l’extérieur avec un brin d’introspection et d’autocompassion. J’ai appris que prendre soin de soi ce n’est pas seulement se dorloter ou même tenir les promesses qu’on se fait. Les discrets services quotidiens qu’on rend à soi-même en constituent une partie essentielle.

Nous nous aidons nous-mêmes, quand nous essuyons le plan de travail après avoir fait la vaisselle, enlevons les débris de nourriture qui encombrent l’évier et les miettes sous les sets de table ; quand nous décalcairons la bouilloire ; quand avant de dormir nous laissons sur l’égouttoir la vaisselle et les couverts nécessaires pour le lendemain matin au lieu de les remettre dans le placard ; quand nous faisons notre lit, plions notre pyjama ; quand nous mettons de la musique apaisante, allumons une bougie qui fait l’effet d’un gros câlin, ou quand nous nous assurons que la corbeille est pleine de fruits frais ; quand nous enveloppons de nos mains un mug tout chaud. Et si c’étaient en fait des actes de gentillesse envers nous-mêmes, des minuscules façons d’être attentifs à nos propres réserves de temps et d’énergie, de nous occuper de notre chez-nous pour que nous nous y sentions en sécurité ? Peut-être que créer un peu de paix autour de nous est une manière de pallier le désordre à l’intérieur de nous et la myriade de choses qui échappent à notre contrôle, mais on peut aussi trouver là un certain contentement.

On attache tout un tas d’obligations à la vie d’adulte mais je trouve qu’il existe beaucoup de liberté à certains égards, surtout si on vit seul. Faire les courses est une des choses que je préfère dans le fait d’être adulte : tu choisis ce que tu mets dans ton panier. J’aime aussi la liberté qu’on a de pouvoir se préparer un plat simplissime maintes fois testé et approuvé si le cœur nous en dit, ou d’essayer au contraire une recette plus élaborée si l’envie nous en prend ; de parfois manger en guise de dîner ce qui est plus approprié pour un petit-déjeuner, ou de manger à même la poêle.

À ce propos, c’est l’heure du repas de midi ici avec, pourquoi pas, des restes de gâteau d’anniversaire. On se voit le mois prochain mais, avant que tu partes, n’hésite pas à me parler de toi :

En quoi as-tu changé depuis ton enfance et qu’est-ce qui est resté pareil ? Qui est le « voyageur perdu » qui te manque terriblement et que tu aimerais voir remplir la chaise inoccupée à tes côtés ? Si tu pouvais revenir en arrière, y a-t-il des choses que tu ferais différemment ou est-ce que tu ne changerais rien en raison des leçons qu’ont amenées les décisions que tu as prises à l’époque ? Les peut-être sont-ils pour toi sources d’angoisse ou de pouvoir ? Comment prends-tu soin de toi ? Quels aspects de la vie d’adulte considères-tu comme des formes de liberté ?

Premier anniversaire sans mon père, il y a 25 ans © 2026 Surya Ohara

 

 

2 commentaires
  • Très touchant cette manière que tu as de te livrer. J’ai de la peine pour cette petite fille qui fête son premier anniversaire sans son père et en même temps je ressens beaucoup d’admiration face à son courage de se relever et de faire face aux difficultés de la vie.

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